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CLAIRE NICOLET & VALENTIN RANGER

Du 10 juin au 24 juillet 2022

Vernissage le jeudi 9 juin de 18 à 21h

HÉTÉROTOPIES

Un texte de Matthieu Jacquet


“Les hétérotopies supposent toujours un système d’ouverture et de fermeture qui, à la fois, les isole et les rend pénétrable”

Michel Foucault


En mars 1967, Michel Foucault formule pour la première fois le concept d’“héterotopie” pour désigner, par distinction des utopies, tous les espaces réels extérieurs et publics intermédiaires et indéfinissables traversés par l’être humain, “sortes de lieux hors de tous les lieux” s’étendant des édifices sacrés aux cimetières en passant par les salles de cinéma. Si le philosophe français ne cite alors aucune œuvre pour exemplifier son propos, son néologisme – formé à partir des termes grecs heteros (autre) et topos (espace) – pourrait également englober les créations artistiques dont le public fait l’expérience réelle, sensorielle, spatio-temporelle voire émotionnelle. Car au fil des pratiques respectives des jeunes artistes français Claire Nicolet et Valentin Ranger, que la galerie du jour réunit pendant deux mois dans une exposition à quatre mains, ce sont bien des centaines d’ “espaces autres” que l’on rencontre, déployés à travers des médiums et techniques variés et des formes étonnantes – pour ne pas dire déroutantes.

Diplômée de l’école Estienne puis des Beaux-Arts de Paris, Claire Nicolet a immédiatement fait de l’espace le cœur de sa pratique graphique et picturale. Au gré de ses pérégrinations à pied dans la ville comme la campagne, l’artiste balaie le paysage du sol jusqu’au ciel avant de s’arrêter sur des détails, qui resurgiront sur les feuilles des carnets qu’elle tient depuis des années : panneaux de signalisation identiques qui jalonnent le virage d’une route, alignements symétriques de stores qui structurent des immeubles des années 70, ou encore sol pavé harmonieusement de pierres  au centre duquel trône un rocher, tel un autel païen… Tous réunis dans une série baptisée adéquatement Topoï, ces dessins ultra fins et précis réalisés – parfois très spontanément – à l’encre noire et ponctuellement colorés par la gouache, esquissent des fragments de mondes dépourvus d’êtres vivants et de trames narratives explicites, ouvrant leurs spectateurs à la projection d’histoires intimement personnelles. Il y a quatre ans, cette pratique graphique s’étend du papier à la toile, où l’étrangeté de ces “espèces d’espaces” se voit appuyée par la vivacité, le contraste des couleurs peintes à l’acrylique et par la grandeur des formats, qui peuvent mesurer jusqu’à plus d’un mètre de large. “L’hétérotopie a le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles”, déclarait Foucault, en citant le jardin public comme exemple suprême de ce principe. Central dans l’œuvre de Claire Nicolet, le jardin invite l’ambiguïté dans ses paysages fantasmés – que d’aucuns pourraient qualifier d’idylliques — grâce à d’habiles jeux de proportions : si la perspective des chemins en bitume ou l’alignement des briques, son motif fétiche, semblent respecter les principes mathématiques fondamentaux à l’image des lieux réels qui les inspirent, qu’en est-il des immenses plantes exotiques à la taille décuplée, qui débordent de leurs bacs ou émergent des façades, jusqu’à les surplomber complètement ? Assemblées d’après des morceaux de nombreux espaces divers, ces compositions rendent leurs origines d’autant plus difficile à définir. Pendant que ses œuvres évoquent à certain·e·s les toiles du Douanier Rousseau par leur faune, ou à d’autres celles de Giorgio de Chirico par leur dénuement, la jeune femme s’amuse avec l’histoire de l’art, représentant par exemple avec une grande précision les arches de la fameuse Annonciation du couvent de San Marco de Fra Angelico sur une toile, désormais vidée de ses deux acteurs bibliques.

À l’épurement, l’immobilité et à l’inflexible structure des œuvres de Claire Nicolet, Valentin Ranger répond par le foisonnement dionysiaque assumé des siennes. Là où la première dépeint avec une certaine distance et frontalité des espaces extérieurs dont l’humain semble avoir disparu, le second immerge le spectateur au cœur de mondes intérieurs qui s’infiltrent jusqu’en-dessous de l’épiderme, où des corps hybrides et colorés cohabitent, s’imbriquent voire éructent dans des scènes de jouissance orgiaques. Passé d’abord par un cursus théâtral, cet actuel étudiant des Beaux-Arts de Paris a transposé son sens de la mise en scène à sa pratique pluridisciplinaire, guidée par un but ambitieux : la création d’un opéra multi-médias, mobilisant dessins, sculptures, vidéos 3D et même bandes sonores, où le physique et le numérique, le bidimensionnel et le tridimensionnel, l’image figée et celle en mouvement, s’uniraient pour jouer la symphonie jubilatoire d’un monde fertile en constante transformation. Dans le corpus de l’artiste prolifique, qui présente ici une centaine de dessins et d’ex-votos en aluminium, quelques céramiques couleur pastel à l’effigie de visages en forme de cœur et trois films sur écrans, aucun élément ne compte plus qu’un autre – c’est précisément de cette profusion qu’émerge toute la puissance de ses “espaces autres”, que le spectateur devra pénétrer afin de la ressentir par lui-même. Parmi les types d’hétérotopies énumérées par Michel Foucault, le philosophe s’attardait sur celles liées “au temps dans ce qu’il a de plus futile, de plus passager, de plus précaire, et cela sur le mode de la fête. (…) des hétérotopies non plus éternitaires, mais absolument chroniques.” Il y a en effet quelque chose de festif et de chez Valentin Ranger, dans ces dessins colorés et saturés de corps en fusion, ou dans ces traversées à 360° de salles virtuelles entre jardins édéniques et pistes de danse, dont les créatures anthropomorphes vibrent aux pulsations d’un organisme indéterminé. Pour autant, ces fêtes sans début ni fin n’ont, aux yeux de l’artiste, rien de futile ni d’éphémère : en leur construisant ces havres de paix oniriques, le jeune homme fait exister ces êtres dans l’éternité, écrivant au fil de ses œuvres l’épopée d’une communauté où les populations marginales et/ou invisibles de notre société – minorités sexuelles, de genre, ou encore personnes séropositives – vivraient ensemble en harmonie.

À première vue, tout oppose les pratiques de Claire Nicolet et Valentin Ranger. Mais au-delà des apparentes divergences, ce sont ici leurs points de convergence, plus nombreux qu’ils n’y paraissent, qui font toute la justesse de ce face à face. L’antinomie entre absence de l’être vivant au profit du paysage chez la première, et son abondance chez le second, au point de faire passer son environnement à l’arrière-plan, sont en fait tout aussi fallacieux. Discret, l’humain n’en est pas moins présent dans les œuvres de Claire Nicolet, dont les immeubles, fenêtres et autres encadrements de portes ont tous été conçus d’après les dimensions de notre espèce, que l’envahissante végétation dépeinte semble inciter à l’humilité. Quant aux espaces chez Valentin Ranger, ils comptent autant que les corps en ce qu’ils plongent le public dans son imaginaire touffu, déployé de la surface du papier à celle de l’écran vidéo. Dans leurs œuvres les plus récentes, d’ailleurs, les deux artistes saturent chacun à leur manière leur support : malgré l’impression de vide souvent ressentie devant les peintures de Claire Nicolet, par exemple, il serait bien difficile d’y trouver un espace non recouvert par la matière. Juste avant de citer le jardin, constante obsession de Claire Nicolet, comme type d’hétérotopie où plusieurs espaces peuvent coexister, Michel Foucault donnait l’autre exemple des scènes de théâtre et leur capacité transformative, permettant sans cesse à de nouveaux espaces de s’y succéder… à l’image des diverses situations simultanément représentées par Valentin Ranger dans ses créations matérielles et virtuelles. L’exposition s’amuse joyeusement de ces dialogues sous-jacents jusqu’à inviter les jeunes plasticiens, tous deux archivistes assidus de leurs pratiques, à mettre à nu leurs expérimentations dans l’espace de la galerie. Le long d’un mur sont accrochés des dizaines de croquis, mots et phrases griffonnés sur feuilles A4 par Valentin Ranger, étapes originelles de ses recherches dévoilées ici pour la première fois, tandis que sur une table sont disposés de petits assemblages en volume colorés de Claire Nicolet, espace dont elle fera son établi pendant la durée de l’exposition.

En somme, les pratiques des deux artistes se rejoignent dans l’expression d’un rêve dont chaque composante émerge d’un inconscient personnel et collectif. Par leur immobilité et leur non-événements, les lieux dépeints par Claire Nicolet attisent l’intérêt d’un spectateur, curieux de savoir ce que cachent ces cadres et cloisons familiers. La pulsion scopique ainsi éveillée peut alors se trouver satisfaite, pour ne pas dire bousculée, devant les scènes crues et sans taboues de Valentin Ranger, chef d’orchestre d’une rencontre poético-organique des corps… au point qu’on se plairait à imaginer ces intérieurs viscéraux frémir et dégouliner derrière les façades d’apparence hermétiques et sans bavures de sa consœur. Si Michel Foucault n’avait mentionné aucune œuvre d’art lors de sa conférence de 1967, il déclarait tout de même combien certaines hétérotopies ont “pour rôle de créer un espace d’illusion qui dénonce comme plus illusoire encore tout l’espace réel, tous les emplacements à l’intérieur desquels la vie humaine est cloisonnée.” Là où Claire Nicolet souhaite que ses peintures “apaisent l’angoisse du monde tangible par leurs zones de silence” et le rééquilibrent grâce à une forme d’harmonie esthétique, Valentin Ranger s’empare, au contraire, de l’instabilité et du chaos de nos sociétés inégalitaires pour redonner leur place aux laissé·e·s pour compte, bâtissant ainsi un écosystème protéiforme fondé sur des équilibres dont le réel nous a privés. Telle est l’ambition commune des “hétérotopies” imaginées par ces deux artistes : transformer des réalités parfois suffocantes pour générer de nouveaux régimes d’existence, dont l’expérience esthétique aiderait, avec espoir, à mieux appréhender les affres de notre monde contemporain.

1. Michel Foucault, “Des espaces autres”, conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967, publié dans Architecture, Mouvement, Continuité, no 5 (1984).

La Fab.

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